Points clés
- Le médicament remboursable devient l’un des principaux révélateurs des tensions entre innovation thérapeutique et soutenabilité de l’Assurance maladie.
- La montée en puissance des traitements anticancéreux et des médicaments à forte valeur clinique re-segmente profondément le marché, concentrant les dépenses remboursées sur les médicaments à coût unitaire élevé.
- Si on se projette à l’horizon 2030, plusieurs dynamiques lourdes identifiées sur la période 2015-2024 devraient se prolonger, voire s’accentuer. Même en intégrant des mécanismes de régulation renforcés, la pression sur les finances publiques devrait rester forte.
Publié mi-janvier, le rapport de l’Assurance maladie « Chiffres-clés du médicament en France » met en lumière des évolutions profondes sur la période 2015-2024, marquées par une croissance soutenue des dépenses, une concentration accrue sur les médicaments innovants et une transformation des pratiques de prescription.
Des dépenses en forte hausse, malgré la multiplication des mécanismes de régulation
En 2024, les dépenses « brutes » (1) de médicaments remboursés ont atteint 37,9 Md€, en hausse de +7,6 % sur un an et de +44,4 % sur cinq ans. Cette progression soutenue a toutefois été partiellement contenue par les dispositifs de régulation, à savoir les remises conventionnelles, la clause de sauvegarde et les baisses régulières de prix. De fait, en montants dits « super nets » (2), plus représentatifs du coût réel pour l’Assurance-maladie, les remboursements de médicaments de ville se sont élevés à 27,2 Md€ en 2024, mais en croissance annuelle de +7,2 %, nettement supérieure à celle observée entre 2019 et 2023 (+2,6 % par an).
L’analyse confirme une dynamique portée par un effet « prix » important, combiné à un effet « périmètre » porté par l’innovation thérapeutique. A contrario, les volumes se stabilisent, signe que la maîtrise des prescriptions prévue dans la dernière convention médicale porte ses fruits : entre juillet 2024 et juin 2025, 2,54 milliards de boîtes ont été remboursées (+0,4 %). Le paracétamol reste de loin la molécule la plus remboursée (430 millions de boîtes), loin devant le colécalciférol (71,5 millions) et l’amoxicilline (45,5 millions).
En 2024, 61,8 millions d’assurés ont bénéficié d’au moins un remboursement,
soit 41 boîtes par assuré en moyenne, chiffre qui grimpe à 108 boîtes par an après 80 ans.
Quelques médicaments concentrent une part croissante des dépenses
L’augmentation des médicaments remboursables est principalement portée par l’essor des médicaments innovants dont les coûts unitaires sont élevés. A eux seuls, les 20 médicaments les plus remboursés représentent désormais près de 30 % des dépenses pharmaceutiques remboursées (7,97 Md€), illustrant une concentration croissante des remboursements par l’Assurance-maladie.
En médecine de ville, Vyndaqel®, indiqué dans l’amylose cardiaque, est devenu en 2024 le premier médicament remboursé avec 966 M€ (+223 M€ vs 2023). Il est suivi par Eliquis® (843,6 M€) et Eylea® (512 M€). En intégrant les médicaments hospitaliers, deux traitements anticancéreux dépassent le milliard d’euros de remboursements : Keytruda® (2,1 Md€) et Darzalex® (1,05 Md€).
L’Assurance maladie souligne que la majorité des médicaments les plus coûteux ont bénéficié de dispositifs d’accès précoce, facilitant l’arrivée rapide des innovations thérapeutiques.
Evolution sur 10 ans du Top 10 des dépenses remboursées par classes thérapeutiques
Source : SNDS, France entière ; tous régimes ; données sur un an à juin 2015 et 2025 ; médicaments délivrés en officine ; données brutes sans déduction des remises CEPS.
Une prise en charge publique toujours plus élevée, liée à la montée en puissance des traitements anticancéreux
Conséquence directe de ce phénomène : le taux moyen de remboursement des médicaments progresse de manière continue. En officine, il passe de 80,7 % en 2014 à 87,6 % en 2025, et dépasse même les 90 % si on inclut les médicaments hospitaliers délivrés en ville. Une hausse qui reflète la montée en puissance de traitements innovants souvent pris en charge à 100 %, notamment en oncologie.
En effet, l’analyse par classe thérapeutique indique une re-segmentation profonde du marché des médicaments remboursables. En une dizaine d’années, les antinéoplasiques sont passés de la 9ᵉ à la 1ʳᵉ place, avec des dépenses multipliées par près de quatre (3,35 Md€ en 2025). Ils sont suivis par les immunosuppresseurs dont les dépenses ont doublé pour atteindre 3,04 Md€. Cette dynamique s’accompagne d’une hausse marquée du coût par année de vie gagnée, en progression de +57 % entre 2016 et 2023, interrogeant la soutenabilité économique de certaines innovations.
Autre phénomène de re-segmentation du marché : la croissance des dépenses est largement portée par les prescriptions hospitalières, qui concentrent à elles-seules 70 % de la hausse brute entre 2019 et 2024 (76 % après remises). À l’inverse, les dépenses liées à la médecine générale sont quasi stables en montants nets. En 2025, les médecins hospitaliers sont ainsi devenus les premiers prescripteurs en valeur, devant les généralistes.
Innovation, sécurisation et transformation du circuit du médicament à horizon 2030
Les médicaments à ASMR I à III voient leurs remboursements passer de 8 Md€ en 2017 à 10,7 Md€ en 2024, confirmant le poids croissant de l’innovation. Face à cette dynamique, l’Assurance maladie renforce ses leviers de régulation : ordonnance numérique (130 millions créées fin 2025), sécurisation de la délivrance avec la carte Vitale, encadrement des prescriptions de GLP-1 et déploiement d’outils antifraude comme Asafo-Pharma.
Sur la dernière décennie, le médicament apparaît ainsi comme un révélateur central des tensions entre innovation thérapeutique, soutenabilité financière et transformation des organisations de soins — des enjeux structurants pour les acteurs de santé dans les années à venir. Car si l’on se projette à l’horizon 2030, plusieurs dynamiques lourdes identifiées sur la période 2015-2024 devraient se prolonger, voire s’accentuer. La première concerne la poursuite de la croissance des dépenses, tirée par l’arrivée continue de médicaments innovants à coût unitaire élevé, notamment dans les domaines de l’oncologie, des maladies rares, de l’immunologie et du métabolisme. Même en intégrant des mécanismes de régulation renforcés, la pression sur les finances publiques devrait rester très forte.
L’autre dynamique porte sur la concentration croissante des dépenses sur un nombre limité de spécialités et d’indications thérapeutiques. Cette concentration renforcera les enjeux de négociation prix/volumes, d’évaluation médico-économique et de priorisation de l’accès aux innovations, avec un rôle accru du pilotage budgétaire et des évaluations médico-économiques.
Parallèlement, le basculement des prescriptions vers l’hôpital devrait se confirmer, sous l’effet de traitements toujours plus spécialisés, souvent initiés en ES puis poursuivis en médecine de ville. Cette évolution pose des enjeux majeurs de coordination des parcours de soins et de redistribution des rôles entre médecins hospitaliers, médecins traitants et pharmaciens d’officine.
La période 2025-2030 sera également marquée par une accélération de la transformation numérique du circuit du médicament. L’ordonnance numérique, l’exploitation des données de prescription et de délivrance, ainsi que les outils de détection des mésusages et des fraudes, devraient devenir des standards opérationnels. Ces évolutions renforceront la capacité de pilotage du système, tout en faisant émerger de nouveaux usages professionnels.
Dans ce contexte, les pharmacies d’officine pourraient voir leur rôle évoluer, à la croisée de la sécurisation des délivrances, de l’accompagnement des patients chroniques et de l’intégration croissante de médicaments innovants en ville, souvent coûteux et complexes à gérer. La maîtrise des flux, la gestion du risque financier et la montée en compétences cliniques deviendront des enjeux stratégiques pour le réseau officinal.
Enfin, la question de la valeur de l’innovation thérapeutique sera centrale. La hausse continue du coût par année de vie gagnée dans le domaine de l’oncologie interroge la soutenabilité à long terme du modèle actuel et pourrait conduire à un renforcement des approches conditionnelles, des modèles de paiement à la performance ou des dispositifs d’accès encadrés. Pour les acteurs du médicament et du système de santé, la période 2025-2030 s’annonce ainsi comme une phase d’arbitrages structurants, où l’enjeu ne sera plus seulement d’intégrer l’innovation, mais de la rendre compatible avec la soutenabilité économique de l’Assurance maladie et l’organisation des parcours de soins.
(1) Montants calculés sur la base des prix faciaux.
(2) Montants après déduction de la clause de sauvegarde et des remises conventionnelles négociées avec le CEPS.




